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L’Homme est-il bon ?

Par Jean-Phi • 4 Feb, 2009 • Catégorie: A la une, Philo, Ressources •

L’HOMME EST-IL BON ?

Une critique écologiste de la dissociété néolibérale

Alain Adriaens, chercheur-associé à Etopia

Juillet 2007

Résumé

La domination de la pensée néolibérale s’appuie sur des conceptions idéologiques non affichées. En particulier, le concept de l’homo oeconomicus est une fiction anthropologique délétère qui mine nos sociétés. Avec Jacques Généreux, nous revisitons ici les prémisses philosophiques qui ont autorisé des pratiques en

contradiction avec la moitié sociable de la nature humaine. L’écologie politique se doit d’affirmer les conceptions philosophiques et anthropologiques qui sont les siennes et qui sont à l’opposé de celles du néolibéralisme. Ce sont ces valeurs qui amènent l’écologie à soutenir le projet d’un véritable progrès humain, un progrès qui ne soit donc pas seulement matériel mais qui tienne compte aussi du désir qu’ont les êtres humains de « faire société » et de coopérer sur base d’objectifs de solidarité et pas seulement de calculs égoïstes.

1 Avant-propos

Etrange question, direz-vous, que le titre de cet article…(1) Et pourtant, de la réponse

que vous donnerez à cette interrogation, dépendra le projet politique qui aura vos

faveurs. En effet, selon que vous estimiez que l’être humain est intrinsèquement

bon, ou intrinsèquement mauvais, ou ni l’un ni l’autre, ou les deux à la fois, vous

concevrez tout différemment ce qu’est une société bonne. En partant des excellents

articles d’André Verkaeren(2) et de Bernard De Backer(3) édités par étopia, je me

propose d’amplifier leurs propos anthropologiques en pillant l’ouvrage

fondamental de Jacques Généreux, La dissociété(4) . L’objectif est de mieux

comprendre quelles sont les prémisses intellectuelles qui nous ont amenés à vivre

dans un monde aussi contraire aux caractéristiques anthropologiques de la

plupart des sociétés humaines… Et ainsi, en démontrant la fausseté des

conceptions philosophiques de départ, développer la contestation de l’idéologie

néolibérale qui domine la Planète aujourd’hui.

André Verkaeren montre5 élégamment et pédagogiquement qu’il existe (au

minimum) sept types de familles anthropologiquement significatives. En Europe,

quatre types ont coexisté et pourtant l’organisation politique et surtout

économique qui s’impose aujourd’hui à l’ensemble de la Planète est issue d’un

seul des ces modèles anthropologiques, la variante exogame/libérale/indifférente à

l’égalité-inégalité, apparue au XVIIème siècle en Grande-Bretagne. André

Verkaeren décrit en effet très bien les différents systèmes anthropologiques qui

coexistent sur notre Planète Terre, mais il n’insiste guère sur le fait que six d’entre eux ne font plus que tenter, avec plus ou moins de conviction, de résister à

l’idéologie perverse issue du septième : le néolibéralisme capitaliste.

Avec Jacques Généreux, j’ajouterai le critère de la foi en la bonté/malignité de

l’Homme et le suivrai dans l’exploration des bases intellectuelles et théoriques qui

ont permis l’organisation du monde sous le diktat d’une seule idéologie, celle qui

déifie un marché libre où coexistent des individus libres, autonomes, en

compétition permanente pour l’acquisition d’un maximum de biens matériels.

2 Au début fut la mort de Dieu

Comme le montre André Verkaeren, les conditions initiales sont réunies pour que

naisse la modernité lorsque coexistent trois phénomènes : la modification de la

perception du rôle de Dieu, l’alphabétisation des masses et l’accroissement

démographique. Les idéologies remplacent alors les croyances religieuses

traditionnelles et leur substituent d’autres fois, bien plus terrestres. Et pour ce qui

est de la Cité idéale du futur qui remplace la Cité de Dieu et guide les croyants, on

ne peut qu’approuver l’affirmation de Bernard De Backer suivant laquelle le

premier programme de maîtrise scientifique et technique de la Nature est établi

dans La Nouvelle Atlantide de Francis Bacon publiée en en 1627. N’oublions

cependant pas Thomas More et son Utopia (mais non, pas Etopia !) publiée à

Louvain en 1516, et qui est lui aussi un projet politique fort précis. Ces deux

philosophes étaient encore influencés par la foi chrétienne et pensaient que le

commandement « Aimez votre prochain comme vous même » correspondait bien

à une potentialité de l’esprit humain. Ils n’étaient pas trop négatifs sur la nature

humaine et eurent, hélas, moins d’influence qu’un autre Thomas, le très noir

Hobbes, qui, en 1651 commit son Leviathan(6). Ce mot de « Leviathan », issu du

livre de Job, signifie « Grand Tout », ce qui explique peut-être pourquoi Généreux

considère Hobbes comme à l’origine des totalitarismes. Hobbes, bien que fils de

vicaire, fut accusé d’athéisme car il a osé imaginer fonder la légitimité du pouvoir

des dirigeants sur autre chose que la religion ou la tradition. Selon lui, les hommes

sont, par nature et en l’absence de tout pouvoir coercitif, enclins à une “guerre de

chacun contre chacun”. Le caractère intenable de cet “état de nature”, que Hobbes

désigne également comme un “état de guerre”, pousse à établir un contrat civil

entre individus. En vertu de ce dernier, la force qui est commune aux hommes est

transférée à un “pouvoir souverain” dont la tâche est d’instaurer et de maintenir

coûte que coûte la paix civile. De par sa puissance, le Souverain est ainsi la

garantie que les hommes ne retomberont pas dans l’anarchie de l’état de nature.

L’auteur de la célèbre formule «(A l’état de nature), L’Homme est un loup pour

l’Homme » a une si piètre opinion des êtres humains qu’il considère donc que,

pour les maintenir ensemble dans une même société sans qu’ils s’entretuent, il

faut la crainte d’une puissance supérieure, un Etat tellement puissant et

omniprésent, qu’il oblige les humains à ne pas s’entredévorer comme les y

pousseraient leurs appétits et leur férocité. Hobbes imagine donc, pour répondre à

cette nature mauvaise de l’Homme, une société dominée par un souverain

dictatorial qui, par la peur de ses gendarmes, oblige les humains à vivre ensemble

sous la férule d’un « contrat social » léonin. On voit qu’après dix-sept siècles de

tentatives d’inculquer aux Hommes l’obligation de prendre exemple sur un Dieu

d’amour et de bonté, Hobbes en revient à un souverain semblable au Dieu d’avant

le christianisme : colérique et vengeur. Même si les guerres perpétuelles de son

époque expliquent en partie sa misanthropie intellectuelle, la filiation de Hobbes

est lourde et les systèmes qui, après lui, se baseront sur la prémisse « l’Homme est

foncièrement mauvais » ont été influencés par sa pensée.

3 En parallèle vint l’orgueil de l’individu

Descartes qui a correspondu avec Hobbes a écrit son « Discours de la méthode » (7)

en 1627, ouvrage dans lequel il affirme que son « être » préexiste à toute société

humaine. Je parle donc d’orgueil puisque Descartes, qui croit « être » parce qu’il

« pense » écrit : « Je connus-là que j’étais une substance dont toute l’essence, ou la

nature, n’est que pensée, et qui, pour être, n’a besoin d’aucun lieu, ni ne dépend

d’aucune chose matérielle. En sorte que ce moi, c’est-à-dire l’âme, par laquelle je

suis, est entièrement distincte du corps. Et même qu’elle est plus aisée à connaître

que ce dernier. Et encore qu’il ne fut point, elle ne laisserait pas d’être ce qu’elle

est ! ». Certes, en France, on a fait de Descartes l’apôtre de la raison et du doute

philosophique mais ce qu’il a aussi et peut-être surtout laissé comme héritage,

c’est la conviction que nous sommes des individus libres et autonomes, comme si

nous nous n’étions pas nés d’un père et d’une mère, comme si tout ce que nous

pensions n’était pas le résultat de notre éducation, de nos rencontres, de nos

lectures… Non pour Descartes, les êtres humains sont de purs esprits (qui sont

bien forcés d’habiter un corps mais à leur esprit défendant

Certains, aujourd’hui encore, font mine de penser que les écologistes sont des

émules de Jean-Jacques Rousseau car le « bon sauvage » c’est tout ce qu’ils ont

retenu de Jean-Jacques et naïveté plus nature, est leur vision étriquée de l’écologie

politique. Grosse erreur car Jean-Jacques est quasi aussi pessimiste que Hobbes.

Pour lui aussi, les Humains sont peu doués pour le « vivre ensemble ». Son « bon

sauvage », celui qui préexistait à la société qui l’a salement abîmé, c’est un ours

mal léché qui vit seul dans sa hutte ou sa caverne. Rousseau imagine donc lui

aussi un « contrat social » qui impose à tous les règles du vivre-ensemble. La

grosse différence est que ces règles sont édictées par le Peuple (souverain et avec P

majuscule) et votées par un Parlement. Mais à part cela, les obligations imposées à

des individus égoïstes sont aussi coercitives que celles décidées par le Léviathan

(dictateur) de Hobbes, sauf que, voulues par tous, elles sont encore moins

contestables.

4 Des fondements très contestables

Il est étonnant de constater que des systèmes de pensée se sont construits sur des

connaissances scientifiquement non fondées. A l’époque de nos philosophes, ils

n’ont pu qu’imaginer ce qu’était la nature humaine avant la vie en société, et se

basant sur des faits erronés, ont proposé des projets collectifs contestables. En

effet, les fondations anthropologiques sur lesquelles leurs théories sont construites

sont marquées par l’ignorance puisque cette discipline puisque ce ne sera qu’au

milieu du XIXème siècle que débuteront les premières recherches anthropologiques

et sociales un peu sérieuses. On peut imaginer que s’ils avaient connu les réalités

des sociétés primitives et les conquêtes de la psychologie, nos grands

prédécesseurs auraient bâti d’autres théories politiques.

Si l’on ne peut reprocher à ces penseurs ni leur sincérité ni leur volonté

d’organiser au mieux la société des hommes, il n’en va pas de même de ceux qui,

aujourd’hui, continuent à s’appuyer la fausseté de la partie anthropologique des

hypothèses de nos philosophes pour défendre des systèmes politiques inadaptés à

la nature humaine. Mais nous quittons ici la philosophie et en venons à la

politique et à l’organisation économique de l’Occident d’après le christianisme.

Que le lecteur ne se trompe pas : si j’affirme ici que le présupposé que l’Homme

est mauvais est faux, cela ne signifie pas que je le croie bon. Je dirai plutôt comme

Pascal (relayé par la sagesse populaire) que « L’homme n’est ni ange ni bête et le

malheur veut que qui veut faire l’ange, fait la bête… » (et nous verrons que

lorsqu’il veut faire la bête, il y réussit fort bien). Si l’on veut être plus intellectuel,

on peut affirmer que les sciences humaines ont démontré aujourd’hui que l’être

humain est foncièrement ambivalent : certes, il est très égoïste et, comme Hobbes

l’a dit, est préoccupé par sa survie et prêt à tout pour la préserver. Mais on sait

aussi que l’être humain est un être social, ce qui signifie qu’il a un besoin de

reconnaissance et qu’il éprouve une certaine empathie/sympathie pour ses

semblables. Les preuves de ceci ne tiendraient pas dans cet article mais une

synthèse anthropologique remarquable de simplicité et de pédagogie se trouve

dans La vie commune de Tzvetan Todorov(8)

5 Adam, le premier homme… oeconomicus

L’Adam dont question ici n’est pas le compagnon d’Eve, mais bien Monsieur

Smith, le chantre et le gourou des libéraux et néolibéraux, puisqu’avec son

Enquête sur la richesse des Nations(9), il a fourni la bible de la nouvelle religion

économique.

On a fait dire bien des choses à Adam Smith mais on oublie souvent qu’avant la

Richesse des Nations il a produit la Théorie des sentiments moraux dans laquelle

il distingue chez l’humain deux traits fondamentaux de la relation à autrui : la

sympathie et le désir d’approbation. Contrairement à ce qui est dit aujourd’hui,

Smith est donc loin d’être aussi négatif que d’autres et s’il admet que nous

sommes égoïstes (surtout par nécessité), nous les Humains, sommes aussi

instinctivement (?) préoccupés par le malheur et le bonheur d’autrui. Smith

imagine donc que l’Humanité va sortir des périodes miséreuses (et donc

nécessairement dominées par l’égoïsme) et espère que grâce à l’enrichissement

rendu possible par le doux commerce, les Hommes vont enfin pouvoir exprimer le

côté généreux de leur nature. Un peu comme Marx, Smith imagine donc que les

systèmes politiques et les valeurs dominantes d’une société sont déterminés par

les conditions matérielles de la vie de la majorité. Mais Smith n’est pas un

matérialiste, sa fameuse « main invisible » n’est pas une loi naturelle découlant de

la réalité du marché mais la ruse par laquelle Dieu conduit les Hommes vers

l’économie de marché où leur propension à la sympathie mutuelle pourra enfin se

libérer. Certes, la théologie d’Adam Smith est plutôt tristounette : son Dieu est

assez dépressif et son projet est de contempler l’expansion et l’amélioration de sa

création, une espèce de jouet complexe qu’il manipule et dont le devenir

s’accomplira, sans que ses créatures ne le reconnaissent ni a fortiori ne l’aiment(10).

La fraternité humaine se réalisera peut-être mais par nécessité économique alors

que la fraternité de la société chrétienne devait être le résultat de la libre volonté

des Hommes.

Smith est donc bien le père du libéralisme et, comme beaucoup d’autres, croit que

la prospérité est la condition d’une vie commune harmonieuse. Cependant, Adam

Smith ne considère pas que les êtres humains ont un mauvais fond et que, seul, le

fait d’être repus permet que, comme les fauves de la savane, ils s’abstiennent

momentanément de dévorer les faibles herbivores.

Sur les postulats d’Adam Smith a donc pu prospérer la conception libérale de la

société. Il faut dès ici lourdement insister sur le fait que l’économie libérale n’a rien

à voir avec les théories néolibérales nées bien plus tard. Bien que non dépourvue

de graves conséquences sociales, le libéralisme a permis la révolution industrielle

et le capitalisme tout aussi industriel du XIXème siècle. En particulier, des versions

favorables à la justice sociale et aux Droits de l’Homme ont permis, en dialogue

avec la social-démocratie et les courants chrétiens (qui restaient évidement encore

très présents dans beaucoup de pays d’Europe) de voir se développer les

démocraties représentatives d’Europe occidentale.

En parallèle à la dominance intellectuelle du libéralisme, se sont développées,

particulièrement en France, (où règne le modèle anthropologique différent du

modèle anglo-saxon sur la sensibilité à l’égalité/inégalité) des théories que Jacques

Généreux rassemble sous le terme de « socialisme méthodologique ». Henri de

Saint-Simon, (1760-1825), Joseph Proudhon (1809-1865), Charles Fourier (1772-

1837) et Pierre Leroux (1797-1871) ont développé des projets qui dénonçaient à la

fois l’individualisme absolu et le socialisme absolu (voir plus loin). Comme Smith,

ils partaient de l’ambivalence anthropologique des humains (à la fois égoïstes et

altruistes) mais en insistant évidement beaucoup sur la sympathie interhumaine et

sur la coopération qu’elle invite à mettre en oeuvre(11). Quelques expériences

sympathiques mais éphémères ont vu le jour en France et les touristes visiteront

avec mélancolie (ou agacement) le familistère du poêlier Godin à Guise(12).

6 La gauche pessimiste

Si les théories sociales d’inspiration anthropologique française n’eurent guère de

succès, c’est sans doute parce que, face au développement pragmatique de la

logique libérale, une conception pessimiste de l’Humanité s’est aussi imposée « à

gauche ». Le marxisme est probablement la théorie politique la mieux connue et la

plus analysée (car contrairement au néolibéralisme, elle n’a pas avancé masquée)

et je pourrai m’abstenir de le décrire. Jacques Généreux en propose une lecture

assez originale : le marxisme serait le frère de l’ultralibéralisme car, comme lui, il

propose organisation de la société partant du postulat que les Hommes sont mus

quasi uniquement par leurs mauvais instincts. Certes, pour Marx l’Homme est

potentiellement améliorable mais il est le sujet de forces qui le dépassent et, tant

que la société communiste ne sera pas installée, il sera le jouet d’un déterminisme

indépassable qui le fera agir comme suivant des motifs de compétition et des

pratiques d’agression. Marx entend donc libérer les êtres humains d’une

aliénation religieuse (le fameux opium du peuple) mais pour mieux les précipiter

dans une aliénation matérielle qui sera levée lorsque les matins chanteront enfin (

après le Grand Soir). On sait ce qu’il en advint et Généreux est fort sévère quand il

conclut : « Ce qui a manqué à Marx pour sortir de l’incohérence, c’est une

conception plus réaliste de l’être humain, à la fois bon et méchant, à la fois acteur

et acté par l’Histoire ; c’est aussi un vrai matérialisme considérant les idées, les

croyances et la vie de l’esprit pour ce qu’elles sont (aussi ?) : non pas des notions

métaphysiques séparées du corps (de la façon cartésienne), mais des composantes

de notre existence tout aussi matérielles que les conditions de production (..). Il n’a

pas intégré la complexité de l’humain, l’interaction idée-action et l’interaction

individu-société.

Puisqu’en définitive, l’homme marxien reste en l’état de nos sociétés quasi aussi

peu sociable que celui de Hobbes ou de Rousseau, la meilleure manière

d’empêcher la confrontation permanente des intérêts contradictoires est, à

l’opposé des libéraux qui gèrent par contrats des individus séparés, de les

fusionner en une société qui nie l’individualisme. C’est peut-être dans les versions

asiatiques (Cambodge des Khmers rouges par exemple) du marxisme-léninisme

que l’on a vu avec le plus d’horreur à quoi menait cette version genre termitière

d’un projet historiquement dans l’impasse. Généreux propose le terme

d’« hypersociétés » pour catégoriser ces projets politiques qui nient le volet

individuel de l’humain alors que l’aspect souci de l’autre est nié dans les

« dissociétés ».

Si l’on peut accepter le débat démocratique et la coexistence entre les projets

libéraux et plus socialisants (dans lesquels, on s’en doute et on le verra, se range

l’écologie politique), le conflit est bien plus rude avec le projet néolibéral dont

l’émergence intellectuelle est assez récente et la mise en oeuvre date à peine 2 ou 3

décennies.

7 Ultra et néolibéralisme

Pour les néolibéraux(13), les hommes n’ont rien à faire les uns avec les autres, si ce

n’est s’associer pour produire plus de bien matériels. L’économie est donc

logiquement la seule discipline qui vaille et l’économisme va donc devenir la

logique dominante, accompagné d’un culte de la liberté individuelle (qui permet

de s’éloigner des autres et de ne les fréquenter qu’un minimum, lors des actes de

production, d’achat et de vente…).

Walras, Pareto, Hayek, Friedman sont des noms familiers uniquement aux oreilles

des économistes et, pourtant, ce sont eux qui ont préparé le terrain au

néolibéralisme qui a pour ambition de dominer la planète en ce début de XXIème

siècle. Economistes conséquents, ils ont voulu faire de leur discipline une science.

Et comme une science dure ne peut se construire que par la division de la

complexité en sous-systèmes simples, modélisables et mettables en équations, ils

ont, dans leurs théories, simplifié la réalité des sociétés et enlevé tout ce qui n’était

pas mesurable (et notamment les sentiments et le souci de l’autre, décidément

rétifs à la rationalisation). La science économique n’est donc possible que si

l’humain est réduit à l’homo oeconomicus, individu séparé, égoïste et préoccupé

seulement par la maximisation de ses profits matériels. Des économistes, peut-être

pas mal intentionnés au départ, ont donc imposé l’idée que nous ne sommes que

des idiots rationnels, mus par nos instincts prédateurs. Vous vous y retrouvez,

vous, dans ce tableau. Oui ? Alors allez vous affilier chez Reynders ou Sarkozy et

maudissez-vous d’avoir déjà perdu du temps à lire ce texte naïf. Dans le cas

contraire, je ne peux que vous inciter à lire les deux tomes de l’ « Antimanuel

d’économie » de Bernard Maris(14). Cet ouvrage à la lecture indispensable me

dispensera donc de développer pourquoi l’on peut dire avec Jeremy Rifkin que

« celui qui croit à une croissance infinie dans un monde fini, est un fou ou… un

économiste ». En phase avec les démonstrations économiques de Maris, Jacques

Généreux conclut, lui, de cette imposture pseudo-scientifique que « le fondement

du discours néolibéral ne relève plus de la science économique mais de la parabole

métaphysique ».

Le néolibéralisme est donc la pointe avancée la plus morbide d’une pensée créée

sur base de philosophies d’il y a quelques siècles, philosophies en grande partie

démenties par les avancées d’autres sciences humaines. Le capitalisme spéculatif a

pourtant porté cette logique à son apogée et tente aujourd’hui d’imposer ses excès

au monde entier. La globalisation n’est pas, comme le disent ses partisans, une

accélération des échanges marchands à l’ensemble de la Planète mais bien la

manière dont certains veulent encore et toujours accroître la production et

convertir les derniers réticents au culte de l’avoir plus et à ses préceptes de

compétition généralisée entre individus.

8 Refonder la pensée politique et économique sur une base

anthropologique

Si l’on s’accorde à penser que, contrairement à ce qu’affirment Hobbes ou

Rousseau, les hommes n’ont pas besoin de pactes léonins pour vivre ensemble

mais qu’ils ne peuvent que vivre ensemble, il faut impérativement changer de

système. Non seulement parce que le néolibéralisme productiviste va

probablement dégrader fortement les conditions de vie sur Terre mais aussi parce

qu’il oblige les humains, même ceux qui se croient les gagnants, à vivre dans

l’isolement ou l’agression permanente, le stress, la peur, le fatalisme et à accepter

des conditions de vie qui sont aux antipodes de ce que leur nature d’animal social

exigerait.

La victoire (momentanée, espérons le) du néolibéralisme n’est que le résultat d’un

rapport de forces qui a donné l’avantage à un système qui a su phagocyter ses

détracteurs. Malgré son appartenance à un courant très critique au sein du PS

français, Jacques Généreux constate que « Désormais il n’y a plus de projet

alternatif au sein de la modernité. Le seul modèle de civilisation alternatif vient de

la pensée antimoderne, plus particulièrement de l’écologie radicale qui prône la

décroissance ». Il est bien placé pour montrer combien la gauche socialiste

européenne s’est rendue aux arguments économiques du néolibéralisme, laissant

les citoyens démoralisés et démobilisés. Par contre, je me permettrai de contester

sa vision du développement durable qui ne serait qu’une manière de perpétuer le

productivisme. Mais la lecture négative du développement durable par Généreux

traduit la dernière astuce du néolibéralisme : depuis quelques années, confronté à

la justesse des arguments du développement durable, il tente de transformer

l’anti-productivisme aux origines de cette pensée qui le menace, en la défense de

la « croissance maximale soutenable » (la croissance qui ne détruirait pas

définitivement les écosystèmes naturels mais juste de quoi laisser survivre

dignement un dixième de l’Humanité ?).

Les victoires politiques du néolibéralisme sont consécutives à ses victoires

idéologiques. Ses succès sont basés sur la dissimulation de ses bases théoriques

(que nous avons tenté de décrire ici) et sur sa capacité à construire un monde

imaginaire, totalement coupé de l’état réel du monde, en particulier pour ce qui

est de la nature humaine. La première bataille à gagner pour ne pas perdre

définitivement la guerre est la bataille d’idées. La décadence ressentie par la

majorité (malgré la croissance économique continue) n’est pas rendue impossible

par un déficit de politique alternative, le projet de l’écologie politique est là pour

le prouver. Ce qui bloque nos sociétés dans l’impasse, c’est une culture erronée

qui nourrit le désengagement politique et la servitude volontaire de la toute grosse

majorité de nos concitoyens. Pour le néolibéralisme, les hommes sont dans la nécessité de s’associer pour produire et consommer plus mais pas pour vivre, pas pour être ce que leur nature

requiert. La société que les écologistes veulent construire implique au contraire

que l’interdépendance des humains n’est pas une nécessité plus ou moins facile à

supporter mais bien un objectif en soi, la condition et la source même d’un mieux

être. Le progrès dont Bernard De Backer nous faisait un tableau peu reluisant doit

donc changer d’objectif et ne plus se centrer sur le « être avec soi, pour soi » mais

intégrer aussi l’« être avec l’autre, pour l’autre ». Après deux ou trois siècles

d’affrontements stériles entre les projets d’hypersociété dictatoriale (Hobbes),

démocratique (Rousseau) ou totalitaire (Marx) et les projets de dissociété libérale

ou néolibérale (aujourd’hui dominante), le rôle de l’écologie politique ne serait-il

pas aussi de remettre au premier plan du débat politique le fait que les valeurs qui

soutiennent un projet de progrès humain (et pas seulement matériel) s’appuient

sur le constat que la nature de l’Homme est plus complexe et contradictoire que ne

voulaient nous le faire croire les simplismes du passé ?

Tout se termine toujours par des chansons… Laissons dès lors le dernier mot au

poète qui a si souvent raison : Maxime Leforestier, dans Le chant des étoiles (on ne

l’entend jamais…), n’empruntait-il pas à un proverbe attribué à Hillel, rabbin du

premier siècle de notre ère, les paroles prophétiques :

« Si je ne suis pas pour moi, qui le sera ?

Si je ne suis que pour moi, qui suis-je ?

Et si pas maintenant, quand ? »

1 Rien à voir avec L’Homme est-il bon ?, bande dessinée du génial Moebius, écrite en 1977 et

rééditée en 2006 chez les Humanoïdes Associés. Moebius y décrit les mésaventures d’un

explorateur d’une planète inconnue. Capturé par de monstrueux et gourmands extraterrestres,

il ne doit sa survie qu’au goût exécrable de son oreille dégustée en apéro par le chef des dits

extraterrestres. Pas de réponse à la question philosophique mais il est certain que l’Homme n’est

guère comestible…

2 André Verkaeren, Europe et écologie politique : une approche anthropologique, 24 mai 2007,

www.etopia.be/article.php3?id_article=578

3 Note de lecture : le sens du progrès (P.A. Taguieff), Etopia, février 2007,

www.etopia.be/article.php3?id_article=563

4 Jacques Généreux, La Dissociété, Seuil, octobre 2006.

6 Version téléchargeable du Léviathan sur

http://classiques.uqac.ca/classiques/hobbes_thomas/leviathan/leviathan.html

7 Version téléchargeable du Discours de la méthode sur

http://perso.orange.fr/minerva/DM/DM_entier.htm

8 Tzvetan Todorov, La Vie, commune, essai d’anthropologie générale, Seuil, collection Points, 1995.

9 Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776). On trouve

l’intégrale de son livre IV sur le site http://classiques.uqac.ca/classiques/Smith_adam/richesse_des_nations/livre_4/richesse_des_nati

ons_4.doc,

10 Les amateurs de bandes dessinées ésoétérico/science-fictionnelles retrouveront une version du

Dieu smithien en la personne du Major Fatal qui, depuis son vaisseau spatial, Le Ciguri, joue

avec les créatures de son monde, Le Garage Hermétique, avec cynisme et sans la moindre pitié

(Moebius, Le Garage Hermétique, 1985, et la trilogie Le Monde du Garage Hermétique Moebius,

Lofficier, Shanower, 1990, Les Humanoïdes Associés).

11 On trouvera un résumé et une analyse de ces théories dans la revue du MAUSS, n°9, 1997.

12 http://www.sciences-sociales.ens.fr/forma/agreg/hss2001/logem ent/realisations/fam ilistere.html pour

les détails. Sachons aussi qu’un familistère (aujourd’hui transformé en bureaux…).a existé à

Bruxelles, le long du canal de Willebroek, en face du parc du palais royal.

13 Rappelons que le néolibéralisme, vieux d’à peine quelques décennies, est une idéologie fort

différente du libéralisme qui ne le rejoint pas dans ses excès théoriques et pratiques.

14 Bernard Maris, Antimanuel d’économie – tome I, Les fourmis, 2003 – tome II, Les cigales, 2006,

Editions Bréal. Lisons le résumé très en phase avec le présent article, qu’un analyste fait de cet

ouvrage : « Le premier tome de cet antimanuel raconte la rareté, l’offre, la demande, la concurrence, le

commerce, l’argent… C’était le tome des fourmis : raisonneuses, rationnelles, égoïstes, épargnantes, bref,

calculatrices. Le lecteur y découvre que la compétition n’est pas le vrai moteur des échanges et qu’elle

laisse souvent la place aux phénomènes de pouvoir, de mimétisme et de foule. Le tome 2 raconte la

revanche des cigales : si l’inutile, la gratuité, le don, l’insouciance, le plaisir, la recherche désintéressée, la

poésie, la création hasardeuse engendraient de la valeur? Et si la fourmi n’était rien sans la cigale ? Voici

venu le temps d’affirmer, contre les économistes, que l’inutile crée de l’utilité, que la gratuité crée de la

richesse, que l’intérêt ne peut exister sans le désintéressement. On verra que ce livre ne dédaigne en rien

les marchands. Mais pourquoi sont-ils devenus la classe dominante ? Pourquoi sommes-nous sortis de ces

sociétés de chasseurs-cueilleurs, qui ‘marchaient dans la beauté’, comme le chantent certaines tribus ?

Nous sommes passés du côté de l’utile et du laid. Et en même temps, le capitalisme fait partie de notre vie,

tout simplement, et ne mérite pas d’être méprisé, sauf à mépriser la vie. Si l’on veut approcher l’essence du capitalisme, il faut sortir des sentiers de l’économie et musarder avec l’histoire, l’anthropologie et la psychologie ».

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Jean-Phi est Passeur-Faciltateur-Animateur de la citoyenneté-plaisir.
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